Chevènement : « La fermeté ne suffira pas »
Le maire de Belfort et ancien ministre de l'Intérieur affirme que la crise des banlieues est à la fois sociale et nationale. Il appelle à un sursaut républicain pour « faire la France du 21e siècle ». Propos recueillis par Marcel GAY
- La généralisation des violences urbaines à la France entière est une grande première dont aucun ministre de l'Intérieur ne devrait pouvoir se targuer. Nicolas Sarkozy n'est pas responsable de tout mais il l'est de sa démagogie et d'avoir profondément changé la doctrine d'intervention de la police de proximité que j'avais créée en 1999-2000 en opposant absurdement la répression et la prévention qui doivent aller de pair.
- Quelle était la doctrine de cette police de proximité ?
- La police de proximité était une police citoyenne par excellence : le découpage des circonscriptions de police en secteurs permettait à la police de bien connaître la population des quartiers, d'être connue d'elle, et d'agir de concert avec tous les acteurs de la sécurité : agents des collectivités locales, gardiens d'immeubles etc. Elle pouvait aussi interpeller et réprimer car elle exerçait pleinement ses prérogatives de police judiciaire. D'une circulaire d'octobre 2002 et d'un mot, Nicolas Sarkozy a tout flanqué par terre en déclarant à Toulouse en février 2003 : « Les policiers ne sont pas faits pour organiser des parties de foot avec les jeunes des banlieues ». Il a ainsi inversé l'ordre des priorités de l'action policière au profit d'une seule police d'intervention. Les résultats dans les quartiers n'ont pas tardé à se manifester. Bien sûr, la police doit réprimer mais elle doit aussi, par sa présence, prévenir et dissuader.
C'est toute une conception républicaine de la police qui est en jeu. Car c'est toujours une citoyenneté partagée qui est, en dernière analyse, le meilleur garant de la sécurité.
-Certainement pas ! La fermeté est nécessaire Ï et je n'ai pas attendu Nicolas Sarkozy pour donner, dès mars 1998, des instructions pour démanteler les trafics Ï mais elle ne suffira pas. La crise des banlieues est au carrefour de tous les échecs : chômage de masse, urbanisme concentrationnaire, faillite des politiques éducatives, abandon du service national, crise de la citoyenneté et du sentiment national. C'est une crise à la fois sociale et nationale.
- C'est à dire ?
- Il n'est pas facile de faire de ces jeunes des citoyens dans un pays à l'avenir duquel ceux qui le dirigent ne croient plus. Depuis bientôt trente ans, nos gouvernants ont considéré le chômage comme une variable d'ajustement : ceux d'en haut ont choisi de ne plus voir ceux d'en bas. C'est le même dédain qui frappe ces jeunes et les couches populaires. La nation était notre passé, l'Europe et la mondialisation notre avenir. La patriotisme était devenu ringard... Aussi, quelle surprise horrifiée quand les élites se réveillent ! 21 avril 2002, 29 mai 2005, crise des banlieues, ces trois événements qui ne sont jamais reliés entre eux manifestent le même rejet, celui d'une politique libérale affirmée comme la seule possible (21 avril), celui d'une Europe purement mercantile qui ne nous protège pas (29 mai), celui désespéré et suicidaire de jeunes qui ne voient aucun avenir. Il est urgent de changer de route !


